SALLY (écrit pour l’exposition une forme d’espoir)
PAR CÉCILE BICLER 2025

Dans nos vies, ça ne s’arrête jamais même quand on dort. On rêve, on fait des cauchemars et parfois on voudrait que ça s’arrête. Parfois même, y en a qui voudrait mourir. Quand la vie est trop violente, elle nous convie à la quitter un peu comme ses ex qui nous ont dit un jour un peu lâches « tu mérites mieux que moi ». Quand on n’y arrive plus, qu'on ne sait plus comment faire, les solutions sont des miracles qu’on cherche à bout de souffle. Il existe pourtant une sortie autre que la mort, autre qu’un long sommeil sans rêve,
c’est l’exfiltration.
Sortir du réel, trouver son safe place, sa
safe room comme dans les jeux RPG (Role Playing Game), faire une pause, imposer sa page publicité qui dit aux spectateurs de notre vie : « ne bougez pas je reviens vite ».
Pour repartir au combat, il faut reprendre des forces, avaler au moins quelques canettes de Monster.
La scène que j’ai dessinée, le plan pour être plus précise que j’ai choisi, c’est la safe room intérieure de Sally.
En situation de mort imminente, choisir, c’est déjà trop dur.
Sally a disjoncté quelques minutes pour mieux repartir sauver sa vie dans la scène d’après.
Tout comme elle s’est auto exfiltrée du réel de sa scène, j’ai exfiltré une image de son visage à ce moment clé.
Le corps (le cerveau faisant partie du corps) est une machine de guerre, il hiérarchise parfaitement les organes et sait choisir ce qui peut être connecté ou déconnecté au bon moment. Notre conscience n’arrivera jamais à sa cheville.
J’ai dessiné un visage tourné vers le ciel, vers un au-delà de la vue. Il arrive que se tourner vers l’inconnu soit la seule solution.
Je te remercie
Aurélie de m’avoir invitée à cette exposition « une forme d’espoir » car il s’agit bien de cela : Une forme, une seule, un corps d’espoir. Le visage de Sally que j’ai dessiné prend corps dans l’espace de la galerie du Haut-Pavé. C’est un visage corps. Il illustre cette frontière poreuse entre les mondes internes et externes d’une personne. C’est cette frontière sans qui nous n’existerions pas et c’est cette même frontière que l’on défie constamment pour être en connexion avec le monde et les autres.

THE CURVE LA COURBE (écrit pour l’événement NUIT BLANCHE PARIS 2025)
PAR CÉCILE BICLER 2025

« Dans l’anneau de la nuit impossible. Tout est élastique. »
Patti Smith / Glaneurs de rêves

À l’origine du projet, il y a un œil grand ouvert qui est accroché au mur de mon atelier. Il s’agit d’un carton pour une exposition de Julien Crepieux « Seconds » à la galerie Poggi en 2016.  À l’époque Julien travaillait sur la réappropriation de certains films de cinéma, ici, un film de Hitchcock. C’est un très gros plan de l’œil grand ouvert de Janet Leigh qui semble regarder un hors champ effrayant, effarant. Dans le film, à ce moment-là, elle est morte. Elle a vu son meurtrier. Elle ne pourra pas témoigner, faute de vie.
Valérie Donzelli a bien sûr remarqué ce regard incroyable, qui est un regard sur ce qui est advenu et qui contient toute la vérité, comme s’il avait imprimé le passé.
Nous nous sommes entendues sur ça, sur cette idée de la vue comme un super pouvoir, celui d’arrêter le temps entre autres, quelques secondes.
Je propose pour la nuit blanche 2025, un arrêt sur une image, un hoquet du temps.
J’ai choisi de dessiner un moment clé du film de Tobe Hooper, Massacre à la tronçonneuse de 1974, celui où l’héroïne se réveille assise attachée à une chaise face à un repas qui lui est servi avec la famille de psychopathes. La table est mise comme pour un banal repas du dimanche. Elle hallucine d’être encore et toujours dans ce cauchemar d’hyper violence dont parle le film, une hyper violence d’autant plus hallucinante qu’elle est intégrée, digérée, banalisée.
J’ai dessiné aux crayons de couleurs sur papier aquarelle deux arrêts sur images du film.
L’œil hallucine de ce qu’il voit et nous ne voyons pas tout de suite le stimuli de cette angoisse.
On ne peut qu’imaginer le hors champ et celui-ci semble particulièrement effrayant.
Le globe oculaire traduit une émotion de haute intensité. Il est écarquillé, humide et semble au bord de la folie.
C’est ce bord qui m’intéresse car l’héroïne Sally Hardesty ne basculera pas, justement. Elle fera face et sortira de la boucle.
La courbe sera pour elle un chemin et nous une fin. Pour moi, ce regard incarne le choix que la victime doit faire après un trauma, celui de passer du côté des bourreaux ou celui de sortir de la voie toute tracée de la reconduction infinie de la violence en se libérant de la chaîne de la cruauté, en s’affranchissant du mal, en prenant la courbe de la guérison.
Je fais le postulat que la traversée vers un autre monde est possible, celui de l’apaisement. Pour y arriver, à mon sens, il faut réintégrer la peur. La terreur certes est douloureuse mais tient en éveil sa propre humanité et fait ainsi partie du chemin tortueux vers la guérison. Ne jamais accepter l ’inacceptable, ne pas capituler face au cycle du crime qui se déguise en nature inéluctable, c’est la résistance molle, celle des faibles, de victimes, des morts, des innocents, c’est la lutte à mort pour la vie, pour la lumière.
Sally ferme les yeux une première fois à la suite du choc puis se réveille en état de sidération. La sidération est un état palier au temps indéterminé. Dans l’extrait choisi, Sally sortira assez vite de cet état palier. J’ai dessiné cet état limite, crête fragile entre la peur et la sidération. Elle écarquille les yeux aussi forts que possible grâce à l’arrivée massive d’adrénaline pour ne plus les fermer ensuite face à un monde qui se délite.
L’adrénaline se paye très cher mais c’est la monnaie des victimes et elles en sont blindées.
Massacre à la tronçonneuse est l’histoire d’une nuit blanche, nuit de tous les dangers de la bascule du côté obscur. L’œil de Sally incarne la résistance à l’obscurité. La ligne de crête de la cornée est fragile, transparente et souple. Elle ne se voit pas, mais existe bel et bien comme barrière protectrice. De surcroit, c’est elle qui transmet la lumière.

Elle est courbe.

Dans une nuit blanche comme celle-ci, chaque minute, chaque seconde, chaque image compte. Tout se joue à chaque instant. C’est connu que les victimes de crimes ou d’attentats impriment littéralement chaque détail dans ces instants. Elles deviennent comme des scanners du réel, machines super efficaces face au chaos, instruments clés de leur survie.
Je dessine en divisant le réel pour mieux l’apprivoiser. Je fais ce que j’appelle des dessins puzzles. Pour la Nuit blanche Paris 2025 et tout spécialement pour le cinéma des 7 Parnassiens, je propose 6 dessins puzzles de 120 X 160 cm (taille affiche cinéma), chacun divisés en 45 parties, ce qui fait un total de 270 morceaux pour l’ensemble des 6 dessins puzzles, soit 720 X 160 cm.
C’est ce qui fait aussi le sens de cette pièce La courbe de dire que l’image du réel, son souvenir est aussi important que l’événement en lui-même. C’est ce que fais précisément un trauma, marquer l’être tout entier, à vie, sans effacement possible.
Les survivants de crimes le savent bien, le marquage se fait au fer rouge et l’on doit vivre avec toute sa vie, voire plus.
Ce marquage peut tuer une deuxième fois si l’on n’en prend pas soin.
Pour éviter l’infection, il y a des outils qui existent : la parole, l’art, faire la lumière, la justice, la traduction.
En tant qu’artiste, j’aime particulièrement la traduction comme outil privilégié des muets, des sans voix.
La courbe se veut une traduction d’une angoisse chronique, qui nous précède et qui nous brûle.
Mon but est de déplacer la brûlure dans le dessin, et de chercher en son centre la fuite vers un ailleurs qui est déjà là.

LA POÉZIE OU LA POÉSIE ZOMBIE (écrit pour une conférence donnée à Clermont-Ferrand invitée par le Frac Auvergne dans le cadre de l’exposition “l’économie du désir”)
PAR CÉCILE BICLER 2025

La poésie zombie, c’est l’art de transformer l’inacceptable en palpable, en réalité que l’on peut arpenter, c’est voir le monde de manière radicalement différente.
C’est comprendre avant tout le monde que la fin est proche, et pourtant l’appréhender avec style et panache, c’est apprendre à survivre dans un monde assourdissant quand on est hyper sensible, c’est ne rien lâcher et pourtant tout donner dans un abandon de soi et de toute forme d’espoir pour que le désespoir absolu au plus profond de notre cœur nous amène enfin à l’affranchissement de notre égo, à l’affranchissement du banal, à l’affranchissement du capital, du vide et de la mort. C’est fou et mystique.

C’est le pari de la poésie.

Le souvenir fondateur. Je regarde la télévision et je tombe sur ce que je crois être un journal télévisé. On y voit des zombis parqués derrière un grillage, enfermés dans une zone de quelques centaines de mètre carrés parce qu’extrêmement dangereux. Je suis subjuguée. Je crois alors que le zombi existe sur cette terre. Je suis happée par ces images de gens ni morts ni vivants. J’ai 8 ans et je connais un de mes premiers sentiments ambivalents. J’ai pitié de ces gens mais je les crains en même temps. Ils sont laids, sales et montrent les dents, agressifs. Que dois je ressentir ? Je ne sais pas ce que j’ai éprouvé à l’époque mais j’ai gardé la même impression restée singulière depuis : précisément je ne sais pas ce que je dois ressentir et je devine qu’errer dans cette zone des perceptions paradoxales est politique. C’est incarner le NO BOARDER, c’est chercher une forme de justice, une justesse, une aventure sans fin. Le zombi annule les frontières, les définitions, les dogmes. Ce que je prenais pour des informations s’est vite révélé un extrait de film de 1985 : le jour des morts-vivants, Day of the dead de George A. Romero, troisième film d’une série initié en 1968 avec La nuit des morts-vivants (Night of the living dead) du même réalisateur. Grâce à ma méprise, j’ai eu accès à la non-binarité du monde. D’où venait le danger dans ces images ? de l’intérieur comme elles semblaient le montrer ? ou de l’extérieur avec ces hommes valides qui parquaient les monstres ?
J’étais triste pour ces condamnés de la société et pourtant je ne voulais les voir sortir, à aucun prix.
Je découvrirai plus tard que les zombis n’existent pas même si historiquement si dans la culture haïtienne et le vaudou.
Je tiens à dire que je ne suis ni historienne, ni spécialiste, ni critique.
Par contre, tout contre, je suis une amatrice, une artiste. J’aime, je ressens, je subjectivise. Je fais mien des sujets.
Le sujet zombi m’est aimable parce que je m’identifie à lui. Je le rends utile à ma vie, je l’utilise, je l’aime.
Je vais donc parler du zombi en ce qui ME concerne. Cela dit, je pars du principe qu’il nous concerne toutes et tous.
Ce qui me touche chez le zombi, c’est son anonymat, sa résolution à vouloir le rester et pourtant son intolérance à l’oubli. A-t-on le droit de ne pas vouloir du pouvoir ? A-t-on le droit de ne pas prendre les armes ? A-t-on le droit de déserter ? Pas si sûr au vu des contrôles CAF, ASSEDIC, ANPE, pardon POLE EMPLOI pardon France TRAVAIL et autres injonctions au travail vidé de sens, au langage lui-même détourné à des fins productivistes, à la vie devenue moins importante que la croissance. La poésie zombie est le chant du cygne de notre ère. La société de consommation est en roue libre. C’est devenu une bête autophage qui dérape, qui dévale la pente et nous emporte. Oui le zombi est de gauche mais seulement quand il déserte son poste de travail, quand il marche main dans la main avec son camarade, quand il menace du fait même de son existence, l’air de n’en avoir rien à foutre. Le zombi seul est facile à éviter. Une masse de zombi plus du tout. C’est la marche silencieuse des déclassés. On peut se moquer d’un zombi seul, le diffamer, lui couper la tête mais ce jeu ne dure jamais très longtemps. La nature reprend toujours ses droits. Le zombi est aussi écolo. Le mort ne consomme plus et donc ne pollue plus, n’achète plus, ne fais plus marcher la bête. Seulement voilà, il erre encore dans le centre commercial car ce lieu fut le décor de son enfance, de son adolescence, de sa vie d’adulte, parent à son tour, ne brisant pas la chaîne.

Et, si jamais tu t’endors
Tu t’réveilleras sur les bords de la ville
Là où les centres commerciaux sont énormes
Où on passait les samedis en famille
Où j’aimais tellement m’balader
Même quand on avait que dalle à acheter
Orelsan dans la ville on traine

Moi aussi, j’ai eu ce rêve. Il me hante encore. Il m’arrive de me perdre dans las allées du Leclerc et de regarder fascinée les yaourts, les boites de conserves, ces trophées, ces
œuvres d’art. Je peux y passer des heures, parfois plus qu’au musée sans rien acheter. Les aires de stations-services des autoroutes valent bien Disneyland. Avec mes parents, on n’y allait pas. C’était trop chers les autoroutes. On préférait les nationales et piqueniquer dans des coins natures que nous mettions des heures à chercher, affamés. Alors, les machines à distribuer du chocolat chaud et des soupes lyophilisées à la tomate, les self-services tous les mêmes sont devenues mon Graal et ma madeleine de Proust. Il m’arrive encore aujourd’hui d’avoir besoin de ces goûts chimiques, devenus paradoxalement les goûts authentiques de mon enfance rêvée.
Oui enfant et adolescente, j’avais des rêves de consommation. J’étais de droite en somme. Il m’est souvent arrivé d’affirmer au lycée que je faisais partie des capitalistes (je ne savais pas vraiment ce que cela voulait dire) face à mes amis énervés qui allaient aux manifs en 1995 et qui à mes yeux étaient des petits bourgeois mécontents et gâtés. Je ne le pense plus aujourd’hui mais il m’a fallu un long temps de déconstruction. J’avais des rêves de droite et mon adoration d’alors du film de genre et de ce que je nomme aujourd’hui la poésie zombie étaient les phares dans ma nuit qui me murmuraient gentiment de faire attention à ce mirage. Aujourd’hui encore, quand je m’ennuie ou que mon esprit s’accorde une pause lobotomie, je dresse des listes de tous les objets que j’aimerais posséder ou de toutes les marques que j’aimerais avoir. Il m’arrive encore de marcher dans la rue la nuit et de m’arrêter devant la boutique allumée des canapés de luxe pour m’y glisser en imagination. Je suis contente car je peux y laisser des miettes. C’est MA Propriété.

Le zombi incarne beaucoup de paradoxes. C’est un rebelle silencieux. Il se fond dans la masse. Il est anonyme. Et pourtant cette masse est profondément atypique. C’est une singularité. C’est le renversement du monde et des définitions.
Un des acteurs de l’Aube des morts-vivants (Dawn of the dead), le deuxième film de la trilogie de George A. Romero, dit cette réplique devenue culte : « quand il n’y a plus de place en enfer, les morts reviennent sur terre. ».
On peut interpréter cette phrase de plein de façons. J’ai envie de dire aujourd’hui que cette phrase incarne l’idée de la résistance. Moi zombi je m’oppose à la marche du monde forcée. Moi zombi, je deviens le sujet principal. Moi zombi je deviens le centre du monde, le vortex. Moi zombi, je REVIENS.
Je refuse d’être assignée à résidence.
Je refuse d’être assignée à un sexe, à un genre.
Je refuse d’être assignée à une classe.
Je refuse d’être assigné à une couleur de peau.
Je refuse d’être morte.
Je refuse les rêves déjà rêvés.

Le temps d’une scène dans L’aube des morts-vivants, on voit le couple de blancs, hétéro normés, petits bourgeois incarner ce rêve prédigéré. La femme se maquille. L’homme met une belle chemise. La table du restaurant est éclairée à la bougie. On sourit. On a de belles dents. On ne se bouffe pas la gueule dans ce couple. On est poli. On digère. On se digère soi-même. C’est une autre violence qui s’affiche, celle du papier glacé, des magazines, de la domination des classes, des races, des hommes sur la nature. Mais ça fait rêver. C’est beau, c’est bon, c’est confortable. J’avoue que souvent, tout ça me fait envie. Tout ça me manque éperdument, depuis toujours. Alors je reviens à la poésie car c’est la boite à outils magique. C’est la colère de ne pas en être. On nous apprend à rêver à l’amour impossible. On nous apprend la marche forcée du rêve de propriété. Face, dedans le monde, j’ai bien été obligée de désapprendre. J’ai désappris. Ma frustration et ma jalousie m’ont aidée. Ces émotions honteuses et violentes m’ont guidée malgré moi vers les zones sombres de la contre-culture, le seul endroit où je me suis sentie accueillie, sans jugements, ou plutôt avec jugements, mais bienveillants. Je me suis vue colorée et vibrante, passant du gris à la couleur. La brûlure du déclassement m’a poussée à accepter que mon propre rêve de consommation finirait par me bouffer, vite et bien, fast and furious, avec un joli sourire.
La seule issue pour moi a été de l’accepter pour le mettre à distance, sur un écran, sur un papier. C’est dessiner son rêve pour qu’il vole de ses propres ailes et qu’il nous lâche enfin les basques. C’est trouver un peu de paix, un petit peu. Oui parce finalement l’idée de toujours réaliser ses rêves est une injonction. La victoire est une injonction. J’accepte de ne plus rêver d’un ailleurs. J’accepte de ne plus espérer un monde meilleur. Alors je regarde autour de moi et je m’aperçois que je ne suis plus seule. Je ne suis plus ce monstre en quête de réussite. Je suis plusieurs. Je rentre dans la foule, je capitule. Je vais gagner, je le sens, à me faire avaler par la nasse. Je ne veux plus dominer.
En échange, avec ce pacte, je jure que je ferais tout pour ne pas être dominée.
Ce qui m’a profondément touchée dans la figure du zombi, c’est sa mélancolie, son désespoir calme, intériorisé. Il sait dans sa chaire que la révolte est lasse, lente et pas du tout féérique. Il est normal. C’est normal d’être triste. C’est normal d’être las. Je pense que c’est politique d’affirmer cela car c’est opposer une résistance singulière à la glorification de la puissance, des muscles et de la concurrence à tout prix. La dépression face à l’inflation. La décroissance enfin.
C’est le chemin que nous montre le zombi.
Il devient poète au moment où il accepte son sort, transcendé par sa propre mélancolie ; incarnant la nouvelle puissance de la défaite.
La boite à outil de la poésie zombie.
Je rêvais d’aller aux Maldives. Un poster crasseux des Maldives ira très bien, même mieux.
La poésie zombie, c’est quand on est triste, arpenter sa tristesse comme un territoire vaste et trop connu mais l’arpenter même si on sait qu’il n’y aura pas de surprises et chercher dans les recoins les sensations uniques, spécifiques qui deviennent des bouées de sauvetages, c’est faire un check à la mort, lui dire à plus tard c’est pas encore l’heure même si des fois on est tentés d’être en avance au rendez-vous. La poésie zombie, c’est voir le monde s’effondrer et l’accompagner dans sa chute en lui apportant le soin que l’on peut. Au lycée on fait tous les jours le même chemin et on n’en est pas toujours heureux. Parfois se rajoute à l’ennui la peur d’être moquée, la peur de ne pas être aimée, de ne pas être BIEN aimée. Alors ce chemin de tous les jours avec ses ponts au-dessus des rails, avec ses parkings vides, avec ses zones sans âme, avec ses mornes répétitions, je l’ai regardé avec tendresse, car il est mon lien entre moi et le monde et ce lien, je le vois tous les jours, je le touche, je le comprends, je l’appréhende. Ce lien me sauve alors je le nourris.
C’est ça la poésie zombie. Nourrir sans hiérarchie. Regarder sans hiérarchie. Être touchée par TOUT sans hiérarchie. C’est la révolte discrète. Je suis touchée par un mur en béton qui se fissure. Je suis touchée par la poubelle qui se déverse. Je suis touchée par le vent qui fait voler le sac plastique. Je suis touchée par les notes de piano d’un virtuose autant que par celles de la énième âme qui apprend laborieusement la lettre à Élise. Je suis touchée par le crachin de la cassette abimée qui a enregistré la lettre à Élise. Je suis touchée par ces figures qui sont victimes. Je suis touchée par ces entrepôts, ces coins clopes, ces lendemains de fête mornes, ces villes tristes, ces ruines, ces pompes à essence fermées, ces villes abandonnées, ces cimetières de bateaux, ces gens morts. Parfois, c’est violent d’être touchée ainsi. Ça colle, ça pompe l’énergie, ça assomme. C’est gluant. Ça sent fort. Ça dégouline de tristesse. Quand j’écris ces mots, j’ai l’impression de simplifier, de polisser le réel, d’adoucir des souvenirs, oui je crois un peu.
La poésie zombie, c’est aussi ce qui a du mal à se dire, à se résumer. J’essaye quand même. L’ennui de mon adolescence était hyper violent alors je plaquais la violence de mon monde intérieur pour donner du volume au silence. Mais en vrai qui sait si ce n’est pas l’inverse. La violence du monde étant insoutenable, y plaquer un sentiment d’ennui, de lassitude devenait une forme de détachement pour se préserver de lois indomptables. On me dit souvent que je me trompe de définition mais j’y vois une forme de snobisme. Le snobisme est un art de galérien, faut le savoir. Il s’agit d’aller profondément en soi. C’est un travail des profondeurs d’aller chercher ses angoisses les plus profondes, ses peurs qui nous tenaillent. Pour ma part, ce sera une réunion entre commerçants avec un pot pour la fin de l’année, servi sur une table posée sur des tréteaux, ce sera la cafétéria de cette même boîte qui distribue des gourmandises en petits sachets, tous mes péchés lyophilisés, toutes mes envies de glucose, tous mes fantasmes trop salés et qui me déçoivent à chaque fois tellement que le monde s’effondre. C’est abuser du small talk, le parler pour ne rien dire. C’est rester poli à tout prix même quand on écrase les autres, c’est le vide après la bombe, c’est le pot d’échappement qu’on respire sans envie mais avec obligation c’est digérer. C’est regarder sans regarder.

J'avais la télé mais ça m'ennuyait
Je l'ai retournée de l'autre côté, c'est passionnant
J'suis snob
J'suis ravagé par ce microbe
J'ai des accidents en Jaguar
Je passe le mois d'août au plumard
C'est dans les p'tits détails comme ça
Que l'on est snob ou pas
Je suis snob Boris Vian

Oui je dirais que la poésie zombie est aussi une forme de recherche. Rendre élégantes les allées du supermarché est une belle pirouette. Rendre excitante la mort, redonner de l’action là où il n’y en a plus, c’est un joli tour de magie. Pour moi l’idée première de la poésie zombie est bien de dire, regardez autour de vous, ne cherchez pas un ailleurs inaccessible, adoptez votre vie car elle est folle, suffisamment folle et méfiez-vous de ceux qui ne s’en contentent pas. Romero m’a appris ça. Le paysage de ma vie vaut bien une fresque et chaque moment que je vie est un film, un moment digne d’être filmé et tout spécialement ceux qui ont l’air moche. J’ai peu de pouvoir. La poésie zombie me donne les pleins pouvoirs, le pouvoir de rendre beau, de transfigurer par mon regard, par mes sens, par mes émotions. Ainsi je deviens riche. Je ne dois cependant jamais oublier mon ennemi de l’intérieur puisque digéré depuis longtemps : la bête consumériste. Si j’essaye par la volonté de retirer cette bête de mon âme, j’en perds la tête. A l’instar de la bêbête d’Alien avant qu’elle ne ponde en nous, on ne peut l’arracher sans risquer de mourir. Il faut la digérer, l’intégrer. C’est le paradoxe de la poésie zombie ; apaiser son zombi intérieur, celui qui ne veux plus prendre de décision, celui qui veut passer sa vie devant netflix en mangeant des pizzas, celui qui refuse de réfléchir et on ne le comprend que trop bien. C’est très difficile de vivre avec son zombi intérieur, c’est comme marcher sur un fil entre deux grandes tours. Chacun sa technique. Moi j’ai un vertige qui s’amplifie d’années en années alors je ne cherche même plus à l’apprivoiser. Je le dessine. Je dessine ce qui me fait peur. Je le fuis, très justement mais je peux le comprendre. Je suis humaine je ne veux pas oublier que dans un monde en ruine, c’est ce qu’il nous restera. Je le répète, la poésie zombie c’est ne jamais oublier qu’on ne dominera jamais le monde, qu’on est l’autre, que l’autre nous touche même si on ne le veut pas. La figure ne pourra jamais se réduire à la productivité. Ceux qui tentent de le faire jouent un jeu dangereux parce que ça déborde toujours, à un moment ou à un autre.

L’enfer déborde.
Les rivières débordent.
Les prisons débordent.
Les hôpitaux débordent.
L’arène des monstres déborde.

Il y a toujours un moment où celui qui essaye de dominer est enseveli par une horde de zombis. Et c’est tant mieux. Les zombis sont nos anges aux sales gueules. Ils nous protègent de la nuit sans fin.
Il y a l’aube après la nuit.
Il y a le jour après l’aube.

Et pour finir, avant de venir j’ai fait lire ces mots par plusieurs amis proches et un de ces amis m’a écrit ce texto : « je reste au cœur du réacteur et j’y trouverai une poésie qui me
maintient à flot ».

L’HORIZON DES ÉVÈNEMENTS (écrit pour l’exposition l’horizon des évènements)
PAR CÉCILE BICLER 2024

« Tu veux des images de jours meilleurs ; Je te les charge. » p 204 Microserfs Douglas Coupland

J'ai choisi de dessiner, image par image, un moment clé du film Freddy les griffes de la nuit, celui où l'héroïne, s'endort en classe pour se réveiller l'instant d'après dans un au-delà cauchemardesque. La séquence finit avec le regard frontal de Nancy qui nous regarde mais qui regarde aussi, en contre champ son amie revenue du monde des morts qui l'invite à la rejoindre.
Nancy défie ce monde inversé en regardant de ces yeux endormis puis ébahis ce qu'il lui fait terreur. Elle se lève et marche, enjambant la frontière, dépassant sciemment l'horizon des évènements.
L'horizon des évènements désigne cette frontière au delà de laquelle rien, pas même la lumière, ne peut échapper à l'attraction gravitationnelle d'un trou noir.

Cet horizon est une mort, un point de non retour, l'irréversibilité même. On peut choisir de ne pas voir arriver cette vague scélérate qui fonce droit sur nous. On peut aussi l'affronter, ce qui, en réalité, est la seule façon de la passer.
J'ai voulu fragmenter un laps de temps aussi anecdotique que primordial avec cette ligne de dessins, devenue dans l'espace d'exposition une ligne d'horizon.
L'horizon des évènements, c'est le temps qui passe, c'est la fuite en avant irréversible, malgré la mort, malgré la fin de tout, ou devrais je dire grâce à la fin de tout.
Voir le temps pour ce qu'il est, c'est à dire une espace, une surface, nous offre la possibilité de le contempler, de l'appréhender. Notre propre fin est en nous, c'est notre trou noir qui nous consomme, jour après jour, minute après minute, seconde après seconde, et c'est exactement ce qu'il nous faut, car sinon nous serions sans limites, dispersés, abstraits.
J'ai voulu limiter un temps donné en lui donnant un visage, des yeux.
Je vois l'exposition comme un film, avec sa trame, son montage. Ici, à Fecit, la ligne d'horizon fait le tour de l'espace. C'est la time-line du film, avec un début, un milieu et une fin.
Il y a d'abord les yeux fermés de Nancy qui s'ouvrent une première fois et qui passent au dessus d'une stèle. C'est une pièce ancienne qui est une combinaison de divers éléments de mon passé, en train d'être enterrés (repeint avec le grand pot de peinture blanche de Fecit) mais qui laisse entrevoir un futur possible. On peut lire en transparence «  combiner la mémoire et se filer un futur à notre mesure ». Pour aller de l'avant, il faut enterrer certaines choses mais l'enterrement ne signifie pas l'effacement, bien au contraire.
La ligne d'horizon peut continuer son chemin et arriver au grand mur du fond où deux dessins géants se font face. Il s'agit de La noyée, imprimée sur papier calque qui se fait face à elle même. Ces deux facettes d'un même regard se défient l'un l'autre et commencent à se fondre en leur centre. C'est le frottement du temps présent, qui n'est autre que la friction constante entre le passé et l'avenir, deux entités jumelles qui diffèrent pourtant. Elles sont en miroir mais pas symétriques, l'une pleure, l'autre cache en son sein un Alien. La Noyée est une morte (vivante) qui flotte et fait office d'ange annonciateur avec ses yeux grands ouvert. Il y a une contradiction de s'annoncer soi même, de se regarder soi même, de se défier soi même. C'est une introspection, passage obligé, pour déjouer ses propres empêchements, ses propres peurs. Sous ce diptyque de reproductions dissemblables d'une même pièce à l'origine (La noyée), on trouve la fissure, figure centrale de cette exposition.
La fissure est aussi ce fameux trou noir invisible qui sépare deux vies, deux êtres qui s'aiment mais qui n'ont d'autre choix que de se quitter pour avoir la possibilité de continuer, de se retrouver (d'abord soi même).
Seule une petite herbe verte fait le lien entre le vêtement de l'un et le sweat rose fluo de l'autre.

DES TROUS ET DES FLEURS (écrit pour l’exposition In the current)
PAR CÉCILE BICLER 2024

« Il perçu encore, lointains et entêtants, les effluves du chèvrefeuille. » p146 Cujo Stephen King
percevoir, percer pour voir.
Voir à travers le temps et voir que le temps est un espace, fait de deux dimensions.
J'ai remarqué un truc dans ma vie, c'est que les évènements que l'on vie pour la dernière fois, nous en avons rarement conscience et c'est tant mieux, car si on le savait, on les vivrait avec une surenchère de tragique. Le tragique se suffit à lui même, pas besoin d'en rajouter en prévoyant notre futur. C'est plus simple de dire que nous n'en avons pas, tout simplement .
No futur
Il y a des choses trop dures à porter, trop dures à traverser.
Fleurs, traite de l'ultime dernière fois et tente un arrêt du temps, un arrêt sur image.
Il y a un avant et un après la dernière fois, n'est ce pas ? Mais y a t il un pendant ? Il y a toujours un pendant : ce fameux temps présent insaisissable et fuyant.
Ce figement du temps, c'est ce que je tente de dessiner.
Je grave le papier avec mes crayons de couleurs pour marquer de cicatrices les figures que j'ai choisi d'accompagner le temps de leur exécution, ici des morts-vivants. Je ne pouvais imaginer de plus beau paradoxe pour illustrer cette énigme de l'après, de l'avant, du pendant. Le mort-vivant défie les lois. Il est pour moi le poète ultime, porteur de sa propre tragédie, éternellement, sans se plaindre, sans subir. Ni vivant ni mort , il symbolise de par son existence faite d'errance, l'arrêt du temps, son hoquet.
Le zombi apaise autant qu'il angoisse. Il endort autant qu'il réveille.
Ceci dit, il y a bien une façon de donner une fin à un mort-vivant, et peut-être de le libérer de ce fardeau de l'éternité. Peut-être que ce poète en rêve depuis tout ce temps, depuis tout son temps.
C'est assez simple, il suffit de lui mettre une balle dans la tête, de lui faire un grand trou bleu.
Inciser, découper, trouer, c'est aussi la solution que j'ai trouvée pour m'emparer de la figure, de la question de la représentation. Comme ça me paniquait et que je n'avais pas appris la virtuosité, j'ai trouvé cette astuce de diviser l'image, pour mieux la saisir, pour mieux la traverser, pour mieux l'aimer. Je passe des mois avec les figures que j'ai choisies et c'est ce temps passé avec elles qui signifie cet amour là pour moi, cet engagement. Je m'engage de toute mon âme pour révéler, réveiller les couleurs, la lumière qui vibre. Pour moi, il s'agit juste de regarder. Regarder c'est aimer.
Des fois, pour bien voir, il faut beaucoup se rapprocher. Dans mon process, je dessine chaque bout en oubliant le tout et je frôle alors l'abstraction, ce présent, ce cadeau.
La forme rejoint le fond. Les interstices, les failles, à la fois celles de ma technique sauvage et des espaces infimes entre chaque feuille de 27 X 18 cm sont des espaces de liberté, de maladresse, de vie, de résistance. Je suis contre une certaine virtuosité car elle est violence pour moi.
Je préfère ma propre violence. Armée de mes crayons de couleur, j'incise des feuilles de papier choisies épaisses pour qu'elles me résistent.
Je dessine comme je suis amoureuse, douloureusement, calmement, aussi souvent que je peux, toujours dans le but de voir se révéler la figure aimée car je veux pouvoir l'admirer dans sa vie qui passe devant mes yeux ébahis, transie par sa beauté qui s'efface doucement, sans façon, sans arrêt.


HOLES AND FLOWERS
translation by Anna Ruth

« Faintly, sick and cloying, he smelled honeysuckle. » p113 Cujo Stephen King

Perceive, to pierce inorder to see.
To see through time, and to see that time is also a space; made of two dimensions.
I noticed something. I noticed that we are often unaware of events that we are living for the last time, and it is probably better that way because if we knew, those moments would be excessively tragic. Tragedy is enough on its own, there is no need to add to it, by planning our own future. It is easier to say we simply don’t have one.
No future.
There are things too difficult to carry, too hard to navigate.
holes and flowers, deals with the concept of the very last time, and is an attempt at stopping time, stopping a frame. A freeze frame.
There is a before and an after the last time, right? But is there a during? There is always a during : the famous present tense, always unattainable and elusive.
This suspension of time is what I am trying to draw.
I saturate the paper with my coloured pencils, marking the scars of the characters that I have chosen to accompany the moment of their resurrection. In this case, they are the living dead. I cannot imagine illustrating a more beautiful paradox than this enigma of the after, the before and the during. The living dead defy all laws. For me, they are the ultimate poet, carrying their own tragedy, for all eternity, without complaint, without submission. Neither dead nor alive, through their wandering existence they symbolise the stopping of time, a hiccup in time. The zombi placates as much as they agonise. They sleep as much as they wake. Having said that, this is one way of finalising a living dead, and perhaps liberating them from this burden of eternity. Perhaps this is what the poet has been dreaming since the beginning of time, since the beginning of their time.
It is quite simple, you just put a bullet in a head, to create a big blue hole (un grand trou bleu).
To slit, cut, and puncture, is also my way of tackling the figure, and the question of representation.
Drawing panicked me and I hadn’t learned virtuosity, but I found this trick of dividing the image, to get a better grasp on it, to negotiate it better, and to love it better. I spend months with the chosen figures, and for me, the time passed with them is love, an engagement. I commit my soul to revealing, awakening the colours and the vibrating light. For me, it is not just about looking.
To look is to love.
Sometimes, in order to see better, you have to get very close. In my process, I draw each piece, ignoring the whole and I enter into the abstract, in this moment, this gift.
The form joins the background. The gaps and flaws, due to both my technique and the slivers of space between the 27 X 18 cm sheets of paper, are little spaces of freedom, awkwardness, life and resistance. I oppose any kind of virtuosity because for me, it is violent.
I prefer my own violence. Armed with my coloured crayons, I slash sheets of paper, thick enough to resist me.
I draw like I am in love, painfully, calmly and as often as I can, always trying to see the beloved revealed, because I want to admire them in their life which passes before my awestruck eyes, entranced by their beauty which fades softly, unceremoniously, without stopping.

QUESTION DE VIE - DESSINER LE TEMPS (écrit pour l’exposition Question de vie)
PAR CÉCILE BICLER 2023

Il y a des moments dans une vie, une infinité.
Certains de ces moments sont plus importants, plus primordiaux. On dit que le temps est précieux et parfois, il faut savoir le prendre.
Il s'agit, dans ce projet, d'étirer un de ces moments, de ceux qui peuvent faire basculer la vie même, de ceux qui responsabilisent, qui humanisent, ou pas.
Ces secondes capitales sont des hoquets du temps qui permettent d'en effleurer son défilement, d'en prendre conscience et pourquoi pas, de saisir, comme une folle opportunité que cet instant peut se muer en une intervalle rare de pure concentration, qui peut offrir le bon choix à faire, celui qui sauve, un arrêt du temps, une pause, un arrêt sur image.
Il peut y avoir de cela dans les attentats ou dans les drames, avec une attention exacerbée par le présent. Après coup, la mémoire se souvient de détails incroyables, comme si, au moment des faits, il fallait qu'elle enregistre tout, parce que c'était une question de vie ou de mort, et en effet, ça l'était.

La série que je propose est une tentative de saisir un de ces instants.
Je veux rendre hommage à ce sursaut d'éveil que permet la peur, l'attention à l'autre, au plus faible, qui n'affaiblit pas, bien au contraire.
C'est la scène dans Shining où Danny revient de la chambre 237 dans un état tétanique suite à une agression. Le père vient de faire un cauchemar et Wendy (la mère) était en train de consoler ce dernier juste avant l'arrivée de l'enfant. Elle commence par lui dire d'aller jouer dans sa chambre mais comme Danny ne répond pas, elle décide de venir à sa rencontre puis de se mettre à sa hauteur pour entrer en communication, en contact visuel avec lui. Elle se rend compte de sa catalepsie et prend alors la décision juste de se baisser physiquement pour se mettre à son niveau pour entrer en empathie avec lui, par les yeux, par le contact, par l'amour. C'est le début des hostilités avec le père. Elle a choisi son camp.
J'ai pris le temps de dessiner ce moment clé en en faisant une série qui se déplie telle une pellicule, quelques arrêts sur image qui prennent vie par le dessin, par ce traitement spécial de la fragmentation dans ma pratique du dessin puzzle et aussi par la vivacité des couleurs, pour enflammer la répétition et signifier qu'au sein de chaque micro-seconde de ces moments, tout se joue. Si j'extrapole, je dirais qu'à chaque instant, qu'à chaque image de notre vie, on peut se perdre ou se retrouver.
Mon idée folle est d'aplatir le temps, de le remettre en deux dimensions, parce que je crois que le temps est fondamentalement fait de deux dimensions, du moins, si on le revisite.
Depuis que je suis adolescente, je suis fascinée par un lieu qui n'existe pas mais qui existe quand même, dans un livre d'abord puis dans un film et puis dans ma tête et aussi dans la tête de beaucoup de gens. C'est un lieu culte.
L'Overlook, l’hôtel de Shining.
L'Overlook, le regard étendu, à 360 degré, la SUPERVUE.
Mon projet est une question de temps, mais c'est aussi une question de lieu. C'est attaché.
Une maison est hantée, parce que le temps s'y colle. Un lieu qu'on aime à revisiter comme une maison de famille, de celles qu'on aime à retrouver à intervalles réguliers de sa vie, malgré les mauvaises choses qu'on a pu y vivre mais surtout pour les bonnes choses, fondamentalement pour tout ça ensemble, pour croire à sa propre vie, son éternité. On sait pourtant qu’une maison tombe en ruine, qu'un lieu se désagrège, voué à disparaître. Une partie de nous veut être ce fantôme qui ne quitte jamais ce lieu.
Moi je n'ai pas de maison de famille, de celles que l'on hante, et c'est pour cela que je m’approprie si facilement celles des autres, bonnes ou mauvaises.
Le fait que L'Overlook soit un palace n'est pas anodin. Il y a l'idée d'un luxe inaccessible que l'on ne peut atteindre que par la réappropriation, par le hantage. Comme d'autres lecteurs ou spectateurs, j'ai fait mien un lieu de fiction et j'y ai soumis mon propre imaginaire.
L'imaginaire se nourrie du réel et inversement, c'est une circulation.
Je veux cette série comme un hommage à cette soumission.
Je m'explique.
Faire sien un lieu mythique, connu et donc partagé en masse signale un désir de faire partie de cette masse. Accepter de plonger de son plein gré dans la fascination crée un paradoxe : personnaliser le collectif, redessiner la culture populaire pour lui redonner son sens noble (abolir les hiérarchies au nom du peuple) et non marchand. Stephen King l'auteur de Shining, écrivain engagé politiquement, a une vision humaniste des choses et pense que l'apprentissage de la lecture est bien, comme il l'a écrit, une « question de vie ou de mort », de personnalisation, de créativité par l'attention portée au cas par cas, au cas qui devient groupe, plus fort ensembles.
En dessinant les trois personnages dans le décor, j’ai eu l'impression de redonner vie, et à l’hôtel et aux personnages.
Toute mon attention a été nécessaire pour faire de ma fascination une création.
J'ai eu l'impression de toucher le visage de cet enfant et de cette maman et de les sauver un peu (à moins que ce ne soit l'inverse?!) de la prédation de ce père que j'ai laissé se faire avaler par le flou du décor, l’hôtel malveillant mangeur d'âme, devenant sa prison, symbole de sa lâcheté.
C'est son absence d'empathie et son manque d'attention qui va le tuer, au final.
Pour survivre au mal, il faut être attentif et se créer des ZAD (Zone Autonome Temporaire) de chaque seconde, de chaque instant. C'est ce que fait la mère avec son enfant. Il s'agit bien de mettre en commun ses forces.

« Wendy le prit dans ses bras, et Danny se laissa étreindre sans réagir. » 
Shining, p 303, Stephen King.

Par le geste de se baisser et de toucher l'autre, de l'envelopper, elle lui dit je te crois.
Par ce geste, elle trouve l'énergie du combat à venir. En acceptant de donner TOUTE son attention au plus faible qu'elle, elle va créer un circuit autonome d'énergie qui va circuler, d'elle en lui, de lui en elle, pour devenir plus fort qu'une simple addition, pour devenir une force en puissance, exponentielle.
Le fameux JE TE CROIS est une ZAD, une action, un acte politique d'inclusion, qui lutte contre le pire but des psychopathes de tous bords (y compris la psychopathie capitaliste) qui est de rendre atone l'autre, de lui enlever sa voix pour mieux éparpiller son être et enfin le rendre distendu, disloqué en « little pieces », pour In fine, l'anéantir, le faire disparaître.

« Non, l'Overlook ne lui faisait pas peur. Au contraire, l'hôtel lui était sympathique et il avait l'impression que la réciproque était vraie aussi. » 
Shining, p 330, Stephen King

« L'homme plein d'assurance est un être humain mort. »
Se libérer du connu, p 23, Krishnamurti.

« L'attention même que l'on accorde à un problème est l'énergie qui le résout. »
Se libérer du connu, p 93, Krishnamurti.

RE-FOUND
PAR CÉCILE BICLER 2021

Aller dans un vide grenier, un Emmaüs, une déchèterie, dans la rue, pour y dénicher un trésor, c'est à dire un tableau, un dessin, une œuvre qui se terre et s'abîme et attend d'être révélée, touchée, em-portée.

Comme l'anneau unique dans la trilogie du Seigneur des anneaux, sa valeur devient effective en appartenant à quelqu’un, en devenant sien ou sienne. La réplique « - Mon précieux..! » peut être dite. L'anneau forgé par Sauron est resté enfoui dans la vase trop longtemps et attend son heure. Les tableaux que j'exhume sont sortis de la vase de l'anonymat, de l'oubli ou/et de la destruction pour aller vers une glorification, la mienne tout d'abord puis celle de l'exposition.
Mes yeux, puis tes yeux.
Il faut une certaine affection, un certain regard pour une certaine réhabilitation. Je retravaille la toile en peignant, en dessinant directement dessus. C'est une profanation. C'est une réparation. Je n'ai pas peur d'abimer la toile car j'agis sous son emprise. Je me marie avec elle et l'embrasse plus ou moins chastement.

Je fais ce travail de chercheuse d'or depuis des années et j'ai impression secrète d'amasser un trésor. Prendre au premier degré le « second hand » en voulant donner un coup de main, avec, paradoxalement, intrusion, érosion du sujet déjà peint, déjà « aimé » par un/une autre que moi. Aimer un sujet en peinture, c'est poser un arrêt sur image, figer le battement du cœur du sujet et avoir foi dans le présent perpétuel de ce battement, tel un entracte, une rentrée, une RE-TROUVAILLE.

«- Mon précieux ! » m’écrie-je en apercevant ce tableau qui m’appelle au milieu des autres. J'aime cet appel. J'aime reconnaître parmi les rebuts, les oubliés, les abîmés, les rejetés - un coup de cœur. La toile dénichée en vide-grenier s'abîmait et me semblait-elle, allait perdre sa vie. Je voulais faire mien cet « objet » trouvé, le privatiser en somme, en faire un objet VIP à mes yeux du moins, au moins. sa

To go to a garage sale, an Emmaus, a recycling center, in the street, to find a treasure, that is to say a painting, a drawing, a work that becomes soiled and damaged and waits to be revealed, touched, swept away.

As with the ring in The Lord of the Rings trilogy, its value becomes binding through belonging, through becoming his, hers, one's. And the line “- My precious..!" can be pronounced. The ring forged by Sauron has been buried in the mud too long, waiting for its time. The paintings that I unearth come out of the mud of anonymity, oblivion or / and destruction in order to go towards a glorification, mine first and then after that of the exhibition. My eyes, then your eyes. It takes a certain affection, a certain gaze for a certain rehabilitation. I rework the canvas by painting, drawing directly upon it. It is profanation. It is mending. I am not afraid of damaging the canvas because I act under its influence. I marry it, embracing it more or less chastely.

I have been gold digging for years and I have a secret feeling that I am collecting treasure.I thus take the "second hand” idiom to the first degree, by wanting to lend a hand, with, paradoxically, intrusion, erosion of the subject already painted, already "loved" by someone other than me. To love a subject in painting is to freeze the image, freeze the heartbeat of the subject and have faith in the perpetual present of this beat. Like an intermission, a re-entry, a RE-FINDING.

“- My precious!” I cry when I see this painting that calls me from the midst of the others. I love this call. I love to recognise it among the rejected, the forgotten, the damaged, the ostracised - a favorite, a crush. The canvas unearthed in garage sale was damaged and it seemed to me, was going to lose its life. I wanted to make this "object" my own, to privatize it, to give it a VIP status, in my eyes at first, at least.int
Sur la voie tortueuse de

DANS L’ESPACE PERSONNE NE VOUS ENTEND HURLER
PAR GABRIELA ANCO 2020

Cécile Bicler est une personne indomptée. Sans peur, elle parle de l’Amour comme d’un Absolu, de l’Amour comme d’une Histoire. Le seul, l’unique, le rêvé, et qui pourtant se multiplie, malgré soi, dans la totalité du spectre des émotions qu’il produit : de l’engagement inconditionnel au désespoir. Cinéaste cinéphile confirmée, amatrice de cinéma de genre, de films d’horreur surtout, mais aussi d’histoires décadentes et romantiques, l’artiste traque les monstres dans des coins insoupçonnés. 

«Dans l’espace personne ne vous entend hurler» est une exposition sur le désespoir, la frustration, l’ennui, la peur, la douleur, le découragement et l’amour, l’espoir, le désir, la débauche et l’intimité. Un mur entier est recouvert de ce que l’artiste appelle des dessins-puzzles, qui, brisant la composition première, se redistribuent, pour ainsi créer de nouvelles valeurs. Tout comme les humains, les dessins de Bicler se séparent et se remettent ensemble avec d’autres, dans un cycle dicté par la main de l’artiste ou par le simple hasard de la technique.
L’artiste décortique ses dessins pour créer de nouvelles connexions entre des scènes fondamentalement différentes.
Les inspirations sont diverses : instantanés de films d’horreur, publicités trouvées dans des magazines, photographies de la vie privée de l’artiste, ses amants, ses histoires. Pour Bicler, la photographie capture l’instant – la vie. Ainsi une photo représente un moment du passé préservé dans son intégralité. L’acte de dessiner, en copiant carré par carré la surface complète de l’image photographique, recrée cet instant. On remonte le temps et on revit la vie, l’amour. C’est thérapeutique. Indépendamment du fait que les moments initiaux puissent appartenir directement à l’artiste – son passé, ou indirectement – empruntés, c’est par le biais de l’entrelacement des dessins fabriqués que l’artiste se réapproprie tout le passé, créant un tissage complexe de réalités, de rêves et de cauchemars. Le résultat final, le dessin, existe ainsi dans un troisième temps, une dimension parallèle et unique, propre à la création. Sans véhiculer un sentiment nostalgique, il représente plutôt une revitalisation saine d’un sentiment perdu. 

L’ensemble du travail de Cécile Bicler a pour but de démontrer que la valeur de la réalité visible peut et doit être remise en question. La linéarité de la pensée humaine ne correspond pas au potentiel de l’esprit. Pourquoi vivre dans un seul espace si l’imagination, la mémoire, l’identification aux réalités fabriquées permettent d’exister en plusieurs endroits à la fois ? Ainsi, par allusion à l’anglais, on peut dire des dessins de l’artiste qu’ils sont raw et RAW. Raw dans le sens de la crudité du message, et de la base rudimentaire de notre perception instinctive, et RAW, se référant à l’un des formats de fichier d’image les plus performants en matière de stockage des données numériques, ils relayent en effet une immense quantité d’émotions, de souvenirs et de perceptions intacts. De surcroît, le puzzle ne s’arrête pas à la perspective bidimensionnelle du mur. Bicler se déplace à l’exté-rieur du mur, en utilisant d’autres structures comme supports pour d’autres œuvres. Cette création de murs supplémentaires devant les murs apporte une nouvelle profondeur à la composition originale. En fonction de la position du spectateur, l’accrochage est capable de déformer la face, la direction et donc le message de la disposition du mur en arrière plan. Lié à la diversité des processus de travail de l’artiste, le jeu avec le message rejoint une manipulation habile et consciente de l’expérience visuelle, de la perception et de la compréhension du spectateur à travers la visite de l’exposition. Parallèlement au dessin, Cécile travaille également la création filmique, les ciné-collages et la performance. Elle tord, et joue avec les impressions et l’interprétation du spectateur, en développant soigneusement les personnages de ses films ou de ses performances. De manière remarquablement habile, l’artiste manipule l’histoire en faisant en sorte que le spectateur s’identifie avec et rejette un personnage simultanément. Rien n’est jamais ce qu’il paraît. 

Néanmoins, le message sous-jacent reste l’authenticité. Dans un monde de valeurs schizophrènes et hypocrites, le travail de Cécile Bicler insuffle une bouffée d’air frais – sans théâtre, sans faux semblant, sans aucune altération – uniquement par le biais de sentiments vrais et entiers. Lâchant des bombes de pure honnêteté, tout en état de pleine sensibilité et vulnérabilité, l’artiste apparaît parfois un peu folle, ou comme elle le dit – folle amoureuse. 

IN SPACE NO ONE CAN HEAR YOU SCREAM

«But this is life. This isn’t a movie.» — Sidney Prescott, Scream 

Cécile Bicler is an unbroken person. Fearlessly, she speaks of Loveas the Absolute, of Love as a Story. The one and only Love, unique and dreamt of, but which escapes control and flourishes to the entire spectrum of emotions: from unconditional commitment to despair. 
A fine enthusiast of genre film, mostly horror, but also of decadent love stories and romance, Bicler searches for the monsters within the unexpected places. 

“Dans l’espace personne ne vous entend hurler” is an exhibition about despair, frustration, boredom, fear, pain, discouragement …. and Love, hope, desire, lust and intimacy. 
One entire wall is covered in puzzled drawings which shatter up an initial composition in order to be redistributed and thus recreate new values. Just like humans, Bicler’s drawings break up and join others in a cycle dictated by the hand of artist or by the mere chance of the technique. Cécile Bicler dissects her drawings, intending to create new connections amongst fundamentally different scenes. The inspirations are various: horror film stills, ads found in magazines, photographs of the artist’s private life, her lovers, her stories. To the artist, photography captures life, thus a photograph represents a moment from the past, well preserved in the entirety of its essence. The act of drawing, by copying square by square the complete surface of the photographic image, recreates the moment. It is like going back in time and reliving life. Reliving Love. It’s therapeutical. Regardless whether the initial moments belonged to the artist directly – her past, or indirectly – borrowed, it is through the act of intertwining the fabricated drawings that the artist reappropriates all past, creating a complex weave of reality, dreams and nightmares. The final result, the drawing, is thus a dimension in time of its own, it is neither the past, nor the present, though it is parallel to both. Carrying no nostalgic feelings, it rather represents a sane revitalization of a lost feeling. 

The ensemble of Bicler’s work intends to make it clear that the value of reality as we see it can and should be questioned. The linearity of the human thought does not correspond with the potential of the human mind. Why live only within one space if the imagination, the memory, the identification with created realities permits existing in multiple places at the same time? 
Cecile’s drawings are raw and RAW. Raw in the sense of the crudity of the message, and rudimentary base of our instinctual perception, and RAW, referring to one of the highest bearing digital data format, for they carry an immense amount of unaltered emotions, applied memories, sense. And the puzzle doesn’t stop at the two dimensional perspective of the wall, Bicler moves outside of the wall, by using further structures as supports to other works. This creation of additional walls in front of walls is creating in reality a new depth to the original mural. Depending on the position of the viewer, it will distort the face and thus the message of the mural. Playing with the message, as if creating a plot out of the viewer’s understanding and experience of the exhibition, is surely related to Bicler’s own diversity within her working processes. Complementing the medium of drawing, Cécile is also working with cinematography, cine-collages, and performance. She twists and plays with the perception and interpretation of the viewer, by carefully developing the characters of her films or her performances. A remarkably skillful storyteller, the artist will make the viewer simultaneously identify with and reject the character of the plot. Nothing is ever what it seems. 

Nevertheless the underlying message remains authenticity. In a world of schizophrenic and hypocritical values, Cecile Bicler’s work blows out a breath of fresh air – no act, no pretense, no alteration – only whole and true feelings. Dropping bombs of pure honesty, yet in full state of sensitivity and vulnerability, the artist appears at times somewhat crazy, or as she puts is – crazy in Love.
 

DANS L’ESPACE PERSONNE NE VOUS ENTEND HURLER
PAR ÉDOUARD ELMAYAN 2020

Cécile Bicler ne laisse rien au hasard. Dans la construction de l’œuvre, dans la correspondance des œuvres entre elles, dans les choix d’accrochage, tout est assumé, réfléchi, maîtrisé. L’espace de la Galerie Mansart permet l’expression de la cohérence du travail de l’artiste. Une impression de désordre n’est que le reflet du mouvement perpétuel qui anime nos vies, passage incessant et bidirectionnel de l’ombre à la lumière. Ici le chaos est sublimé par l’ordre. Face aux œuvres de Cécile Bicler, un dialogue s’instaure, entre le spectateur et l’artiste, qui nous ouvre une part d’elle-même, entre le spectateur et lui-même, aussi. L’ambivalence, liée au choix des sujets, à la technique, au cadrage, libère un champ de bataille et d’exploration d’émotions contrastées. Cécile Bicler saisit le point de bascule entre confiance et menace, protection et coercition, violence et jouissance. Et nous évoluons en équilibre instable sur cette ligne de crête, tracée par chacune de ses œuvres.

IMMATURITÉ
PAR SANDRINE ISRAEL-JOST 2017

« L’immaturité n’est pas toujours innée ou imposée par les autres. Il existe aussi une immaturité vers laquelle nous fait basculer la culture lorsqu’elle nous submerge, lorsque nous ne réussissons pas à nous hisser à sa hauteur. Nous sommes infantilisés par toute forme « supérieure ». L’homme, tourmenté par son masque, se fabriquera à son propre usage et en cachette une sorte de sous-culture : un monde construit avec les déchets du monde supérieur de la culture, domaine de la camelote, des mythes impubères, des passions inavouées… domaine secondaire, de compensation. » Witold Gombrowicz, Préface à La Pornographie, 1962.

Witold Gombrowiz fait aujourd’hui partie du monde de la culture supérieure.

A peu près au même moment (1960-1961) on peut lire un contre-point parfait à ces lignes : « Je suis pour un art qui se mêle au fatras ordinaire et qui cependant parvient à atteindre le sommet. » Claes Oldenburg.

Claes Oldenburg fait aujourd’hui partie du monde de la culture supérieure.

Moment aigu, champ de bataille sous forme de ligne de crête où s’étaient déjà disputées, où se disputeront, où ne cessent de se disputer encore, des manières de lier une vie informe à des formes, ou des formes informes à nos vies. La culture supérieure produit inlassablement des déchets, ceux-ci sont à leur tour réassimilés par elle, en un recyclage permanent.

Il y a les images « gore ». « Gore » désigne les humeurs qui sortent du corps quand elles ne devraient pas en sortir – par-delà la maladie et la santé – et celles qui entrent dans le corps quand elles ne devraient pas y entrer – en-deçà de l’humainement connu. Le sang – sa couleur et son énergie vitale tirant vers l’extinction – est rouge primaire, mais aussi rouge indéfiniment dérivé dans toutes les couleurs d’une boîte de crayons ou de craies. Le gore, c’est aussi ces couleurs avant et après le rouge. Mais toujours à contretemps de la pleine maturité de la couleur : celles des peintres, celles des pigments nobles. Et puis il y a la couleur suprême, en tout cas au-dessus de toutes car elle les génère toutes : le blanc dont Newton a vu qu’il était la matrice authentique, fière origine révélatrice de toutes les couleurs. Lumière blanche et pigments blancs, opaques : blanc de céruse, de titane, de zinc… Deux physiques, du pigment et de la lumière. Mais il y a aussi le blanc de la culture honteuse, le blanc de la pornographie, celui de la semence aseptisée, qui s’oppose au gore des humeurs transgressives. Complicité de l’éclat de la jupette blanche, si lisse, si propre, si pornographique, et des ombres rouges et bleues de l’affiche des dents de la mer. Le blanc est ici contaminé par la couleur et par ses ombres, au lieu d’en subordonner le spectre. Absorption du blanc-pornographique par la couleur-gore. Mystique de l’effusion familiale, où l’horreur affleure. Erotique de l’amour inconditionnel passé en code, et où l’horreur transpire. Les dessins de Cécile Bicler sont pris dans un jeu de domino, de cohérence brisée par le fait que la moitié du domino en appelle une autre de manière contingente. Pourquoi un six est à côté d’un quatre, qui trouvera son double qui est à côté d’un trois ? Images de films d’horreur, images de publicité, photos de familles ou trouvées sur Facebook sont autant de moitiés d’images-domino, qui se suivent par la décision de mettre le même geste avec un autre qui lui ressemble : cacher son visage ou lever un bras, enlacer quelqu’un ou pencher la tête vers l’arrière. C’est le fatras ordinaire des poses, mouvements, attitudes, mis en ordre dans un jeu où les gestes deviennent des masques.
L’immaturité n’est pas toujours innée ou imposée par les autres. Elle est ici partagée par les traits de crayons de couleurs maniés par deux mains, dont l’une est d’un enfant. Exercice consciencieux des immaturités, un blanc est laissé à l’artiste qui s’adonne à la « poésie honteuse », dans le plein occupé par l’enfant. Un système rusé de pochoir laisse en effet croire à l’enfant qu’il dispose du champ entier de la feuille, dont un morceau recouvert est ensuite investi par la main plus avisée, mais peut-être non moins immature (au sens de Gombrowicz).

OVERLOOK
PAR CÉCILE BICLER 2017

Scène 50 : 

L’AU-DELÀ 
LE MONDE DES MORTS 
WHITE CUBE 
Un white cube, une grande pièce blanche éclairée aux néons. La lumière y est très forte, très envahissante. 
Nous sommes dans un musée ou une galerie d’art contemporain. Mona accroche une grande toile, une peinture pop art représentant des grandes lettres jaunes sur fond blanc d’environ deux mètres carrés. On peut lire : 
L’AU-DELÀ 
Aux murs, il y a toute une série de toiles, à peu près de la même taille. Ces œuvres font partie d’une série. Ce sont des lettres peintes de différentes couleurs sur fond blanc ou beige, à la Edward Ruscha. On reconnaît les différents cartons du film. 
MONA 
MARIE 
ESTHER 
ADÈLE 
CLARISSE 
PATRICK 
FRANCK 
LES LUMIÈRES DE LA FÊTE 
MANSFIELD 
L’AU-DELÀ 
Adèle arrive. Elle regarde Mona accrocher la grande toile au mur, à côté de Mansfield. Adèle est vêtue de sa robe de princesse, mais celle-ci est toute déchirée. Le tulle est parti par pans entiers. Ses cheveux sont ébouriffés, pleins de terre. Elle n’a plus ses menottes. Son visage est ensanglanté. Il y a plein de sang séché sur ses cheveux en pagaille. Elle tient le blouson de policier de Franck dans la main.
 

[…] 

Je suis née en France et j’ai déménagé une quarantaine de fois : Oise, Bretagne, Charente-Maritime et Paris. Études aux Beaux-Arts de Rennes, Nantes, Strasbourg, Lyon. J’y fais des rencontres, affectives et décisives. Passage à l’an 2000. Diplômes, post-diplômes. Je tente de faire de la vidéo, du montage, de l’art. Je mets en place une œuvre en secret, qui va durer des années : ma collection de cassettes VHS de films d’horreur, à l’époque bénie du passage au DVD. Sensation d’absurdité, de monde clos, d’effacement, de vanité. J’arrête tout. Avec Hervé Coqueret, je fais du cinéma pour de vrai, avec des moyens, une boîte de production (Mezzanine Films), des scénarios, des dossiers à n’en plus finir, plein d’ordis. Deux, trois courts-métrages sont produits, réalisés, diffusés : Patrick Patrick Club Suicide et Au bord du monde, en duo avec Hervé Coqueret, puis Toutes les belles choses, seule. 
On est contents, on voyage un peu grâce aux festivals, les films passent à la télé. Un projet de long-métrage est lancé. Il mettra plusieurs années à ne pas se finir. J’appuie sur pause. Arrêt sur image. Je n’en peux plus des écrans. J’ai mal aux yeux. J’ai besoin de voir autrement. Une page blanche, quelques pastels, des images plein la tête. Je vais dessiner.
Depuis ma chambre, je vois partout, du moins dans ma tête, c’est l’overlook.

LE VOL
PAR CÉCILE BICLER 2003

“Voler c'est l'acte saint sur la voie tortueuse de l'expression”. Sarah Kane - 4.48 psychose

VOLER = PERDRE

Quand je vole, je respire enfin. Disons que voler me permet de me poser d’autres questions que celles liées à l’idée de possession, de l’identité qui en découle (à QUI appartient ça?), de la descendance donc. Voler est un processus direct abolissant les lois du contexte. Je vole des films de fiction édités en VHS. Pour être plus précise, je copie des bouts de films sur d’autres cassettes vierges qui seront utilisées plus tard sans aucune appellation d’origine (auteur, société de distribution). Le vol amène une question qui me paraît essentielle : quoi voler, combien? Admettons que je suis libre de voler parce qu’on m’y autorise ou parce que je m’y autorise. Je peux TOUT voler mais voilà je ne le peux pas. Je suis limitée par le temps, mon corps, l’espace dont je dispose, mon envie donc.

C’est là qu’intervient le choix.

Le vol n’est pas une liberté ni un choix, il implique ce dernier mais n’en n’est pas un pour autant qu’on croit. Je ne choisi pas de voler, je vole par engagement. Je m'engage sur le chemin de la liberté = ne rien posséder = choisir à chaque instant de perdre. Perdre ce qu'on a décider de ne pas voler.
La question du choix retrouve toutes ses facultés et donc ses possibilités. Je m'engage d'abord, je choisis ensuite.
Je ne choisis pas de voler ceci ou cela par volonté de posséder mais par engagement personnel dans une voie qui mène directement à la disparition de ma propre personne.

Je dois m’investir dans le vol.

Mon travail actuel consiste à choisir, limiter mes rushes, les couper encore plus qu’ils ne le sont déjà de leur origine. Je veux qu'ils se perdent dans leur identité de "bouts" et qu'ils se confondent avec ma sensibilité. J’ai au préalable sélectionné directement des VHS “originales” des morceaux que j'ai tranchés par copies successives. Il ne faut pas avoir peur de chavirer, de s’abîmer, puis de disparaître dans l’acte de voler. Autrement dit, il faut s’approprier, adopter la tranche du film pour pouvoir faire le bon choix. Trouver le pouvoir intact du "cut", de l’incision. Ne faire qu'un avec le "cut". Il faut se donner totalement au vol pour avoir la justesse sentimentale et sensible de la coupe. Acquérir un attachement passionné vis à vis de l'image que l'on pille ; une passion respectueuse et consciente donc paradoxale.
Voler pour s'exprimer, créer et du coup changer, faire évoluer son identité est paradoxale.
Je m'exprime = ma personnalité mue = je m'efface au profit de l'oeuvre.
En même temps que je disparaît derrière l'oeuvre, mon identité se modifie profondément.
Pourquoi les films ? Parce que j'ai l'impression que c'est d'abord eux qui m'ont volée : mes meilleurs moments, ma vie, mes heures passées dans les salles obscures, mes moments de solitude, mes découvertes, mes émois intellectuels. Ils m'ont volés et sans doute je les ai laissé faire.
J'ai la sensation d'avoir été volée, moi assise dans la salle noire, croyant être maître du film, croyant le voler lui avec toute ma conscience et ma confiance. J'étais en fait dépossédée de moi, de mon temps présent, j'étais ligotée, bâillonnée, séquestrée pour être enfin dépouillée mais quel jouissance!
Certains jours, j'allais me faire dépouiller à la chaîne. Aujourd'hui, je continue cela.
Tout récipient vide peut à nouveau se remplir.
A mon tour je m'emploie à les voler EUX mais autrement c'est à dire d'une manière qui m'est propre. Dans le personnel, le moi, je n'y ai vu que le choix, c'est à dire le cut.
Choisir, c'est couper, cutter.

JE suis une limite dans le monde illimité.

Je suis donc je cut. Un nouveau plaisir est détecté. On peut parler de la satisfaction du cut et de sa projection. Mon travail consiste à diffuser ces cuts, ces tranches. Concrètement, je copie ce que je coupe enfin plutôt la coupe de départ est une simple copie du film sur bande vierge. Les étapes suivantes seront des copies de copie. C'est un long travail de fond, de déminage. De ces pépites, je compte en faire quelque chose. Raconter une histoire et briser le récit par exemple. Monter les coupes ou cuts. Mais d'abord je trie, je range, je classe mon butin. Je dépoussière et dans la continuité de ce contentement, j'assemble pour que tous ces ensembles et à côtés me mènent parfois à ce que je ne cherche pas forcément. Monter est l'étape qui me bouleverse à chaque fois. Monter ces bribes volées ensembles et à côté pour que TOUT SOIT VISiBLE. Je suis fière de mon butin, de mon trésor dérobé et je veux pouvoir enfin le montrer. Pour que cela ait une efficacité, j'assemble, je monte, je procède à une renaissance du vol.
MON vol.

LES TROUS
PAR CÉCILE BICLER 2000

“Tant que nous verrons des vivants, c’est sur eux que nous taillerons des plaies.” Macbeth, Scène V, Tableau XXIV, deuxième partie. W.Shakespeare

Quelque chose vous stimule et vous réagissez(*1), c’est mon interprétation, ma version/mise au point de la Culture.
La culture, je la sens pleine de trous.
Les coupures peuvent être ces fantômes oubliés (sous culture) ou les oublis de la mémoire. Qu’ils soient présents ou absents, ils existent et j’aime penser à eux.

UN TABLEAU, c’est toujours deux tableaux : celui que l’on voit et celui dont on se souvient,(*2)

Je monte des films qui existent déjà.
peut-être ceux qui m’ont métamorphosée pour toujours,(*2) des VHS : ces lieux dévalisés, et ils m’émeuvent.(*2) La question que j’envisage, supposée dans la désignation “montage” est celle du choix. La nature morte, de même que toute forme d’art, naît d‘une sélection. On choisit une chose plutôt qu’une autre, et à travers le choix de l’artiste, mon regard se recentre.(*2) Le seul problème, c’est quand.(*1) arrêter un choix
car c’est
un processus sans fin d’autodéveloppement(*1) cela affecte d’autres associations, d’autres parties(*1) et j’ai essayé d’ouvrir la porte au cycle d’associations.(*1) Il est temps maintenant d’articuler ce qui est révélé.(*1) Peut-être alors puis je dire que ce film veut avancer sur fond d’une perte radicale (choisir de laisser errer les fantômes de mes non-choix potentiels dans l’infini du monde). Je dis aussi que mes choix ne s’arrêtent pas mais font une pause car il faut avancer, monter. Donc le seul problème ne se résout pas absolument. Je garde toujours présente la conscience du “reste du monde”. Celle-ci, alors, bouleverse les images que j’ai choisies. Ces dernières ne différent pas des “autres” non choisies. Malgré leur “enlèvement”, elles restent sœurs. Elles peuvent être les non choisies de quelqu'un d'autre. Ce qu’elles étaient avant que je les rencontre. Ce sont des héros (icônes) qui apparaissent puis disparaissent sans laisser de sépulture ou peut-être une persistance rétinienne.

Daney parlait quelque part du cinéma comme d’une chute de fenêtre en fenêtre.
Je veux cette chute, cet abandon du reste infini des autres plans.
Je veux pouvoir dire que c’est “cette image là” qui est juste.
Je ne les connais évidemment pas toutes (on sait bien que c’est impossible). L’idéal est, quand le montage est fini, que le spectateur découvre la ponctualité de l’image sans la peser consciemment. Je songe à une ponctuation juste qui frôle l’émotion du spectateur. Cet endroit où les gens viennent pour inventer, réinventer ou découvrir l’espace dont ils ont besoin pour devenir ce qu’ils veulent être.(*2) Je rencontre des plans ( par un travail de concentration, les laisser se distinguer et se détacher comme des fruits mûrs). Et surtout cette rencontre a donnée suite à d’autres et à chaque perte définitive des “autres”, avec ... Tous ces personnages comme au bord de quelque chose, ces figures penchées, arrêtées, comme en suspens... Sur un seuil.(*3) Moi, en tant que monteuse, tout en ne voulant pas les dénaturer, je veux les faire participer à leur sortie d’eux-mêmes, à leur métamorphose peut-être.
je crois qu’il faudrait(...)veiller à faire quelque chose de l’héritage, car rien n’efface ce qui est déjà là.(*4)
créer une mosaïque où chaque morceau conserve son indépendance tout en se rattachant à la forme globale(*5) Ceci est une métamorphose, peut être une révélation. Si ce n’est la révélation de l’image, c’est au moins la révélation du choix, du doigt qui montre. A chaque nouveau plan se glisse l’idée d’un monde infini de potentialités.

Peut-être

, un air de vouloir mourir, et que cela constitue la transition qui nous fait passer dans un espace nouveau, arriver à léveil, à un nouveau départ.(*6)
Traverser le chaos : non pas l’expliquer ou l’interpréter, mais le traverser , de part en part, d’une traversée qui ordonne des plans, des paysages, des repérages, mais qui laisse derrière elle le chaos se refermer comme la mer sur un sillage
Jean Luc Nancy

(*1) Jerzy Grotowski - Vers un théâtre pauvre

(*2) Siri Hustvedt - Yonder

(*3) Colette Mazabrard - Vertigo/disparition

(*4) Jean-Marie Gleize - zigzag poésie

(*5) Pierre Boulez - zigzag poésie

(*6) Hermann Hesse - Le jeu des perles de verre